IntranQu’îllités, une revue à vivre

Découvrez un texte inédit, écrit par Louis Hautefort, témoin et acteur du lancement du troisième numéro de la revue IntranQu’îllités à Saint-Malo en juin 2014.

Comme en terre

C’est dans l’insomnie que poussent certaines fleurs James, là où le corps mord la limite, où il se sent traversé par une pluie de frontières.

Moment-mèche, paroles poudrières, corps baril-mouvement, aflux sanguins à débarquer, cœurs en débordement. On entend la douce pression du tout-monde siffler, le feu sous nos pieds. Les maîtres parleurs, moulins à songes brûlent déjà sur scène.Fil à souder, nomadisme de grand vent, parole Parole PAROLE, je viens me jeter sur le filet intranquille. Là où l’ordre s’écorche, où la langue s’écorce et se décosse, écaille à poème.Je viens parler, je parle, je vais parler, je parle. Homme-flèche parmi les corps-tambours, crever la peau, crever la peau, je me décompose et me recompose au vivant, sur ce barbelé funambule du poétique et du politique.

Les écluses ont sauté, le frein de la langue lâche, H.H. ouvre la revue en chambres d’échos, routes, musique moteur. Un homme-lion réveille l’âme-carrefour de Robert Johnson. Une femme-turban, allure de nerf, traverse la nef et rallume les vieilles frontières entre le dire et l’indicible, flambeaux de veillées. Nous sommes: rosée rassemblement, plancton condensé, congrès de bois flottés, notre radeau est un paquebot. Transport.

Je sue à gros lexiques, baillons brouillons bouillant brayant, frayant. Creuset fusion creuset. Cracher là, après le bip, après le : Terre! Ravine-incendie, le cœur boursouflé, des quintes de flammes irrépressibles dans le gosier, je n’étalonne rien, je cours seulement. La pelle de Thor, la langue de travers léchant les grands orbites. La caravelle explose, notre paquebot est un radeau, pieuvre par neuf mille tentacules. Garder le coffre en surface, la tête hors de l’eau après l’orage des forgerons de la littérature. Brasse frénétique du chien Miracle. La parole en ligne de flottaison. Je suis le dernier homme intranquille ayant marché sur le vide.

Et Terre … Terre … Terre!

Celle qu’on ne peut qu’égrener en échappée-sablier, celle que l’on n’empêchera pas de tourner, celle avec qui seule la danse permet d’être ancré.

Terre qui s’arrache, arrache, fait vibrer. Terre-rotation contre les états nations, Terre contre chaque territoire à fixité, deux cent pages antidote d’intensité. Bouquets de piments lexicaux, hommes-oiseaux, une parole graine multiple et des morceaux de lave fondue qui entrent par nos bouches-à-oreilles. Terre qui, dans une époque sans longue vue, ne peut qu’indiquer la nécessité de reconnaitre un homme arrivant, l’infra-croyance en un sol commun, un appel à la poésie qui recrée sous nos cris un imaginaire émergé.

A la nuit quand les songes font profil bas devant les traces torrents du réel, reste l’empreinte rouge fer sous les paupières. Je m’installe sur la bordure, blotti contre l’homme de service. Nous étions si peu enterrés. Nous avons cassé l’oeuf de Colomb à grandes émulsions.

La prochaine fois nous crierons frère, frère, frère.

Quelques jours plus tard je souffre encore de convulsions lexicales, le cœur bave ses pompes à son. Les lettres se détachent des mots, fusionnent avec les précédents, s’accrochent aux suivants, les sèmes doublent par la droite-gauche, en sauts et uppercuts.Comment calmer le mutagerme en moi? Je continue à délivrer mes carnets ventre ouvert, convaincu que le feu intranquille irrigue encore mes ailleurs.

Je gastronome à tour de bouche, mâche remâche rumine crache mon nom pané aux rayons X, graphie irradiée, je me dysmorphie à toutes les bouches, siouL, Louis H, Issa, Valent, une patronymie apatride qui se diffracte à l’amitié des presqu’îles.

Seules la tectonique des plaques et les fraternités pourront sauverma peau.

Haïti, scission cérébrale, fleuret bourgeon, fêlure fleuve, répartition des eaux, des gravats plein la bouche, mille fragments d’Haïti, ensemble on peut cracher des pierres, des pavés, des galets ruminés soixante dix-sept fois, ça fait coq-à-l’âne, ronds dans l’eau, allers sans retour, archipels ricochets, exilés dans l’exil heurartistique d’Haïti, pris par la force, par la main, la main solidaire transmettant la force, par la secousse, le tremblement, Haïti, comme tantie, Terre Haïti qui renaît par ses poètes comme le poème en leurs bouches après la mort du poème, qui renaît de ses fous, de ses exilés, de ses rhizomes incalculables ; le cœur ouvert dorénavant sur les hauts barreaux de l’échelle Ouverture.

Terre!

Terre!

Riche terre!

Ouverture!

A l’ombre d’un baobab breton, je réécris…

Ni ceinture, ni flic, ni gueule clouée, surtout aucune sécurité.

Faire le tour de la revue ne permet pas de la boucler.

Elle s’en revient irisée, passée au tamis de l’œil de mouche, de la multitude, elle s’en revient même et renouvelée. Et nous nous n’en revenons toujours pas. C’est un livre de géographie où les cartes sont redistribuées, où les comètes traversent les plans, où les plans bougent, où le bougé babille.

C’est une molécule complexe en état d’excitation avancée qui émet trait de lumières et vibrations opaques, sourdes, rouges, rauques, claires, glaives, chairs. C’est un livre régit par des principes de haute incertitude où le contour des continents s’anamorphose entre vos mains.

Topoésie, géochaos – où la langue double et bifurque, foutraque, art arqué, ramifié où labyrinthes et échos sont seul accès impossible à l’être. C’est un livre qui déterre les mots, seule hache pour une nième guerre. Ici ni morts, ni sens impurs sur le chant de bataille, seul un imaginaire léviathan blessé et des plaies calumets où crépitent ces centaines d’oeufs colons, phoenix rutilants, poèmes quotidiens, larves.

Je peux clamer sans scrupule ma fierté d’habiter provisoirement ce navire extra-territorial, où la multitude et l’absence d’allégeance convoque une collective collection de pensée. Nous sommes d’origine incontrôlable. Le coeur ouvert, le circuit en connexion potentiel, l’horizon parait proche. Ce texte ivre n’appartient pas, en place le trouble est une fête et nous y sommes tous auteurs. Vous voici zone désyntaxée.

Il a sûrement fallu un rare temps de suspens, un étrange moment d’immobilité, stupeur de l’animal arrêté pour que des metteurs en scène-page, dresseurs de sortilèges et autres grands orchestrateurs, puissent envoyer cette revue sous presse. A chaque tour de roue roulette on entend rugir, la caisse à mille fonds des résonances. Ce livre est une confrérie ouverte, une société non secrète, une sécrétion où les amis des lointains se retrouvent.

Il est difficile de trancher si Intranqu’îllité est un archipel ou une île, un vaisseau ou une flotte tant il parait royaume ouvert du divers, une terre où la langue se roule des galapagos et où darwin à son tour serait devenu un oiseau schizophone.

Ce livre est un boomerang poétique dans la gueule toujours entrouverte du politique, et je crois que c’est à vous de lancer.

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